Les prescriptions orthodoxes pour la reprise économique, la croissance et la création d’emplois nous ont, dans bien des cas, desserts, a fortiori en Afrique. Nous assistons à une polycrise mondiale – du changement climatique aux inégalités, en passant par les déplacements de main-d’œuvre dus à l’automatisation et à l’intelligence artificielle. Il est nécessaire donc de repenser radicalement nos structures économiques. La croissance ne doit pas se limiter à l’augmentation du produit intérieur brut (PIB) d’une nation ; elle doit garantir que tous les segments de la population, en particulier les personnes marginalisées, participent activement au progrès économique et en bénéficient. Elles incluent les femmes, les jeunes, les personnes en situation de handicap, les communautés rurales et les travailleurs de l’économie informelle. Pour l’Afrique, un continent confronté à de nombreux défis économiques, sociaux et environnementaux mais qui regorge également de potentiel, la croissance inclusive constitue un impératif.
La clé de la réussite pour l’avenir de l’Afrique ne réside pas dans la poursuite de modèles économiques axés sur le profit, mais dans la promotion d’un système qui englobe la justice sociale, la distribution équitable des ressources et un développement centré. sur l’être humain.
D’un point de vue historique, la dépendance conventionnelle à l’égard de la croissance économique comme principale mesure du progrès a conduit à une interprétation étroite et incomplète du développement en Afrique. La croissance du PIB, en tant qu’étalon de succès, n’a jamais suffi à rendre compte de toute la complexité de ce qui constitue un développement global. Si la croissance du PIB peut refléter l’augmentation de la production et de la richesse nationale, elle offre un instantané superficiel qui fait abstraction d’enjeux plus fondamentaux tels que l’inégalité, la justice sociale et la durabilité environnementale. Une telle approche orthodoxe, héritée des structures économiques coloniales et soutenue par les politiques néolibérales, privilégie la croissance extractive et la maximisation des profits au détriment du bien-être d’une majorité de la population. Et c’est aussi pourquoi les cadres économiques en Afrique n’ont pas réussi à répondre aux besoins réels des populations.
La dépendance du continent africain à l’égard de la seule croissance du PIB a produit une vision faussée du progrès. Au fil des ans, si certaines économies africaines ont affiché des taux de croissance impressionnants, cela ne s’est pas traduit par des améliorations significatives dans la vie des citoyens ordinaires.
Les fruits de la croissance sont restés concentrés entre les mains d’un petit nombre, tandis que de larges pans de la population continuent de vivre sous le seuil de la pauvreté. En Afrique subsaharienne, 433 millions de personnes vivent encore dans l’extrême pauvreté, malgré les périodes de croissance du PIB. Les élites urbaines, les entreprises étrangères et les industries extractives ont, de fait, souvent été les principaux bénéficiaires, laissant à la traîne les communautés rurales, les travailleurs informels, les femmes et les jeunes, notamment. Cette répartition inégale des richesses est une conséquence directe de la focalisation étroite sur le PIB en tant que mesure du développement.
Que la croissance du PIB ne soit pas parvenue à combler le gouffre des inégalités est particulièrement évident dans l’économie informelle, qui occupe une part importante de la main-d’œuvre africaine. Cette économie informelle, où travaillent la plupart des groupes marginalisés, n’est guère prise en compte dans les modèles de croissance traditionnels. Les politiques économiques qui donnent la priorité aux secteurs formels – tels que l’exploitation minière, les infrastructures et l’agriculture à grande échelle – manquent l’occasion de développer et de soutenir l’économie informelle, où travaille la majorité des Africains, en particulier les femmes et les jeunes. La croissance enregistrée dans les secteurs formels ne ruisselle pas jusqu’à ces travailleurs informels, qui reste exclus des protections sociales, des services financiers et des avantages de l’emploi formel. Par conséquent, même si le PIB croît, la réalité sur le terrain pour la majorité de la population reste identique.
Qui plus est, à se focaliser sur la seule croissance économique, on a tendance à ignorer les dimensions sociales et environnementales du développement. En Afrique, les industries extractives, minières et pétrolières notamment, ont stimulé la croissance du PIB, mais ont également provoqué une dégradation environnementale importante, entraînant le déplacement de communautés et la destruction d’écosystèmes et compromettant la durabilité à long terme. Cette situation crée un paradoxe, à savoir que la croissance économique est atteinte, mais au détriment de l’environnement et des générations futures. La dégradation environnementale provoquée par ces industries est de fait rarement reflétée dans les indicateurs du PIB, qui ne mesurent que la production sans tenir compte de l’épuisement des ressources naturelles ou des coûts sociaux encourus.
Par ailleurs, les modèles axés sur le PIB tendent à ne pas tenir compte de la dimension sociale. Les femmes, les jeunes et les personnes en situation de handicap contribuent souvent de manière significative à leurs communautés et à leurs économies, en particulier dans le secteur informel. Or, leur travail reste sous-évalué et peu visible dans les indicateurs traditionnels. Ainsi, les femmes représentent une grande partie de la main-d’œuvre agricole, mais se voient souvent refuser la propriété foncière, l’accès au financement et une rémunération équitable. Les jeunes, bien qu’ils constituent le groupe démographique le plus important en Afrique, sont confrontés à des niveaux élevés de chômage et de sous-emploi, même dans les pays qui enregistrent une croissance économique. Ces réalités mettent en évidence le décalage qui existe entre la croissance du PIB et tout progrès social tangible. L’augmentation du PIB n’est pas nécessairement synonyme d’amélioration du niveau de vie, de réduction des inégalités ou d’une plus grande inclusion sociale.
« Lorsque la croissance est véritablement inclusive, le développement en est l’aboutissement naturel »
La croissance inclusive, en revanche, nécessite une approche multidimensionnelle qui tient compte de la corrélation entre les facteurs économiques, sociaux et environnementaux. Elle exige des politiques qui non seulement stimulent la croissance économique, mais s’attaquent en même temps aux enjeux de l’équité, de l’inclusion et de la durabilité. Lorsque le PIB par habitant augmente mais que les inégalités se creusent considérablement, l’on assiste à une régression pour toutes les communautés, ce qui n’est pas soutenable.
La croissance inclusive n’est pas juste une autre façon de désigner le développement économique. Il s’agit d’une croissance qui conduit réellement au développement. La croissance inclusive est davantage axée sur le processus de croissance et ses résultats (avantages partagés) plutôt que sur la seule production. La croissance inclusive, telle que définie dans les objectifs de développement durable (ODD), associe croissance et aspects sociaux, où l’accent est mis sur la nécessité de partager la croissance économique avec les plus pauvres. Lorsque la croissance est véritablement inclusive, le développement en est l’aboutissement naturel. De ce fait, les indices de développement humain qui prennent en compte l’éducation, la santé et la qualité de vie offrent une mesure plus holistique du progrès.
Ces indicateurs reflètent mieux les réalités vécues par les personnes, en particulier les personnes marginalisées, et donnent une image plus claire de la manière dont le développement progresse au niveau de la société. En se basant sur ces indicateurs plus larges, les gouvernements africains seront à même d’élaborer des politiques qui soulignent non seulement la production économique, mais aussi le bien-être social et la durabilité environnementale. Par ailleurs, l’accent mis sur la croissance du PIB comme étalon de la réussite a souvent empêché les gouvernements africains de prendre la pleine mesure du potentiel des modèles de croissance alternatifs, axés sur un développement inclusif et équitable. Des initiatives populaires menées à l’échelle locale dans les domaines de l’agriculture, des énergies renouvelables et du secteur informel, par exemple, ont démontré un réel potentiel de création d’emplois et de développement durable. Pourtant, ces secteurs restent sous-financés et sont insuffisamment valorisés dans le cadre des politiques économiques qui donnent la priorité aux industries formelles à forte intensité de capital. Faute d’investissements dans ces secteurs, des opportunités de croissance inclusive sont manquées, ce qui ne fait que perpétuer le cycle de l’inégalité.
Une partie essentielle de la solution consiste à repenser la manière dont nous évaluons les diverses économies de l’Afrique et dont nous y investissons. Pour que la croissance soit inclusive, il faut dépasser l’objectif traditionnel du PIB au profit de politiques qui assurent la justice sociale, une répartition équitable des ressources et le développement durable.
Cela signifie qu’il faille investir dans l’économie informelle, où travaille la majorité de la population, et créer des systèmes financiers accessibles aux groupes marginalisés, tels que banques coopératives et systèmes de prêts communautaires. Ces investissements devront faire passer les bénéfices sociaux avant les gains financiers à court terme, afin de garantir que les avantages de la croissance soient largement partagés. Les gouvernements africains devront en outre adopter des modèles de croissance verte qui concilient le progrès économique et la durabilité environnementale. L’investissement dans les énergies et les procédés agricoles renouvelables ainsi que dans d’autres industries durables est susceptible de contribuer à la création d’emplois tout en protégeant les ressources naturelles et en s’attaquant aux problèmes environnementaux du continent. Les stratégies de croissance verte, conjuguées aux politiques de soutien à l’économie informelle, peuvent ouvrir la voie à un développement inclusif qui profite à tous les Africains, et pas seulement à une minorité nantie.
La dépendance traditionnelle à la croissance du PIB comme principal indicateur de mesure du développement a freiné les gouvernements africains dans leur quête d’un véritable progrès. En se focalisant étroitement sur la production économique, cette approche orthodoxe n’a pas tenu compte des dimensions sociales, économiques et environnementales plus profondes qui sont cruciales pour un développement global. Trois indicateurs de santé économique, au-delà du PIB, doivent être pris en considération dans la formulation des politiques et le plaidoyer. L’indice de développement humain, qui se concentre sur les personnes et les capacités, l’indice du vivre mieux, qui se concentre sur le bien-être des personnes, et l’indicateur de progrès véritable, qui concerne les compromis coûts-avantages de la croissance économique.
Une approche plus inclusive et plus de la croissance est donc nécessaire – qui reconnaît les contributions de tous équitables aux segments de la société, valorise la durabilité et donne la priorité au bien-être humain. Ce n’est qu’en dépassant le cadre du PIB que les gouvernements africains pourront commencer à mettre en place des politiques conduisant à un développement véritable et durable, où chaque citoyen, déterminant de ses origines ou de son statut, aura la possibilité de s ‘épanouir. Nous devons rejeter le modèle de « croissance à tout prix » qui a échoué sur notre continent. Au lieu de cela, nous devons donner la priorité à une économie centrale sur les personnes, qui favorise un développement régénérateur – en créant des emplois dans des industries qui restaurent plutôt qu’elles n’épuisent nos ressources naturelles et humaines.






